La légende de la peinture

Il était une fois un calife de Bagdad qui voulait faire décorer les deux murs de la salle d’honneur de son palais. Il fit venir deux artistes, l’un d’Orient, l’autre d’Occident. Le premier était un célèbre peintre chinois qui n’avait jamais quitté sa province. Le second, grec, avait visité toutes les nations, et parlait apparemment toutes les langues. Ce n’était pas qu’un peintre. Il était également versé dans l’astronomie, la physique, la chimie, l’architecture. Le calife leur expliqua son propos et confia à chacun l’un des murs de la salle d’honneur.

– Quand vous aurez terminé, dit-il, la cour se réunira en grande pompe. Elle examinera et comparera vos oeuvres, et celle qui sera jugée la plus belle vaudra à son auteur une immense récompense.

Puis, se tournant vers le Grec, il lui demanda combien de temps il lui faudrait pour achever sa fresque. Et mystérieusement le Grec répondit :  » Quand mon confrère chinois aura terminé, j’aurai terminé.  » Alors le calife interrogea le Chinois, lequel demanda un délai de trois mois.

– Bien, dit le calife. Je vais faire diviser la pièce en deux par un rideau afin que vous ne vous gêniez pas, et nous nous reverrons dans trois mois.

Les trois mois passèrent, et le calife convoqua les deux peintres. Se tournant vers le Grec, il lui demanda :  » As-tu terminé ?  » Et mystérieusement le Grec lui répondit :  » Si mon confrère chinois a terminé, j’ai terminé.  » Alors le calife interrogea à son tour le Chinois qui répondit :  » J’ai terminé. « 

La cour se réunit le surlendemain et se dirigea en grand arroi vers la salle d’honneur afin de juger et comparer les deux oeuvres. C’était un cortège magnifique où l’on ne voyait que robes brodées, panaches de plumes, bijoux d’or, armes ciselées. Tout le monde se rassembla d’abord du côté du mur peint par le Chinois. Ce ne fut alors que cri d’admiration. La fresque figurait en effet un jardin de rêve planté d’arbres en fleurs avec des petits lacs en forme de haricot qu’enjambaient de gracieuses passerelles. Une vision paradisiaque dont on ne se lassait pas de s’emplir les yeux. Si grand était l’enchentement que d’aucuns voulaient qu’on déclarât le Chinois vainqueur du concours, sans même jeter un coup d’oeil à l’oeuvre du Grec.

Mais bientôt le calife fit tirer le rideau qui séparait la pièce en deux, et la foule se retourna. La foule se retourna et laissa échapper une exclamation de stupeur émerveillée.

Qu’avait donc fait le Grec ? Il n’avait rien peint du tout. Il s’était contenté d’établir un vaste miroir qui partait du sol et montait jusqu’au plafond. Et bien entendu ce miroir reflétait le jardin du Chinois dans ses moindres détails. Mais alors, direz-vous, en quoi cette image était-elle plus belle et plus émouvante que son modèle ? C’est que le jardin du Chinois était désert et vide d’habitants, alors que, dans le jardin du Grec, on voyait une foule magnifique avec des robes brodées et des armes ciselées, des panaches de plumes, des bijoux d’or et des armes ciselées. Et tous ces gens bougeaient, gesticulaient et se reconnaissaient avec ravissement.

A l’unanimité, le Grec fut déclaré vainqueur du concours.

Michel Tournier, Les contes du médianoche

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6 Réponses to “La légende de la peinture”

  1. très intéressante… une légende que je ne savais pas…

  2. une belle histoire, vraiment! 🙂

  3. C’EST TRÈS INTERRESSANT PUISQUE JE TRAVAIL DANS LE THÈME femme et MIROIR

  4. J’aime beaucoup ce post, je reviendrais !

  5. je connaissais cette histoire, mais je ne trouve pas sa référence

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